Charlotte de Witte, la très prometteuse DJ belge à la techno minimale, brute et sans éclaboussure, s’est livrée à nos questions avant son set de 2h au Marvellous Island près de Paris.

Tu as commencé ta carrière sous le nom de Raving George car tu ne voulais pas être identifié comme une femme. Mais il y a deux ans, tu as décidé d’utiliser ton vrai nom, Charlotte de Witte. Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? 

J’ai commencé à être DJ il y a 7 ans, j’avais 17 ans j’étais assez jeune et je n’aurais jamais pensé que ce soit mon job, ma vie. Tout est devenu sérieux et à partir de là ça n’avait plus de sens pour moi de continuer à me cacher derrière un pseudonyme, car c’est ce que je suis, ce que je fais et espère continuer à faire pour un long moment. Ça n’avait plus de sens dans ma tête de garder l’ancien nom, il était temps de montrer ma vrai nature.

En écoutant tes sets (podcasts et lives),  j’ai l’impression qu’il y a une différence d’énergie entre ceux enregistrés avec un public en face de toi et ceux enregistrés en studio, est-ce volontaire ? 

En fait, ça dépend : quand tu joues dans un festival ou dans un club ton boulot est de divertir les gens, donc je choisis mes morceaux préférés les plus énergiques pour construire une fête en gros. Mais c’est différent des sets que je fais à Studio Brussel (NDLR : la radio belge numéro 1 où elle tient son show hebdomadaire), c’est une émission de radio que je fais chaque semaine donc j’essaye de chercher des nouvelles musiques, de garder ça intéressant et ne pas jouer les même sets à chaque fois. C’est pour cela que j’essaie de sortir des sentiers battus, de construire davantage, c’est une émission de radio donc ce n’est pas forcément fait pour faire la fête, c’est ça la différence.

Je t’ai aperçu juste avant ton set au Don Jigi Fest, tu avais l’air super sympa avec le staff, souriante, etc. Est-ce que tu es toujours à ce point détendue avant de jouer ? 

En fait je suis assez détendue mais à la fois stressée avant de commencer mes sets. Mais ça reste agréable, avec mon boulot je peux voyager, rencontrer des gens, et tout le monde s’occupe tellement bien de moi aussi, c’est toujours agréable d’être en tournée.

Tu as récemment déclaré à propos de la techno : « C’est plus épuré, propre, moins chaotique et en quelque sorte pur, mais quand même agressif et efficace. Je suis fasciné par le fait que tu puisses avoir tant d’émotion à partir de si peu d’éléments. Pour moi, il y a plus de profondeur en utilisant juste quelques éléments dans un morceau de techno. Cela donne l’espace pour assimiler pleinement la musique. »

C’est de la poésie, j’ai rarement lu une définition aussi précise de la techno minimale ! Tu as également appelé ton concept de soirées techno « KNTXT » (NDLR : lire « context ») en rapport avec la définition du mot que tu cites : « Les circonstances qui forment le cadre d’un évènement, d’une procédure, d’une idée, et grâce auxquelles il peut être totalement compris ». 

Tu as l’air d’aimer les mots, d’où cela vient ? 

Je ne sais pas, c’est venu avec le temps, beaucoup de gens m’ont demandé qu’est ce que j’aimais tant à propos de la techno, comment je la définissais, et c’est tellement difficile de mettre des mots sur ça ! C’est tellement émotionnel, tellement subjectif… du coup j’ai appris à le décrire. C’est clair que j’adore la techno, pour moi c’est épuré, j’aime pas les musiques qui sont super mélodiques, j’aime quand seulement quelques trucs se passent, c’est juste fascinant.

Comme tu le sais, on a traversé des secousses politiques ces derniers mois avec le Brexit, Trump, l’élection française… Est-ce que le monde DJ est touché par tout ça ? 

Oui carrément, mais ça ne va pas nous arrêter d’exister, c’est sur que les évènements en ce moment ont un certain impact sur les tournées, sur la façon de jouer, de faire de la musique, de voyager… Mais je ne crois pas que ça va affecter, j’espère, la musique. Les gens ont besoin d’évacuer leurs émotions, d’aller en club, de se laisser aller et de prendre du bon temps. Restons positif et ça va aller !

Ton concept de soirées techno basé au Fuse (NDLR : le club mythique bruxellois) a été exporté en Turquie avec sa propre scène dans un festival. Est-ce qu’on aura la chance de voir cela se reproduire ? 

Effectivement on a fait une édition en Turquie, mais maintenant en Belgique on a décidé d’aller à Anvers (NDLR : on y était et c’était la folie), Ghent, Bruxelles et également d’autres villes pour grossir en Belgique. On a aussi l’intention d’aller au sud de la Belgique, l’idée est, quand le timing sera bon, d’aller à l’internationale dans d’autres villes. J’espère que ce sera possible car ce sera vraiment un truc génial à faire. D’abord l’Europe, puis on grossit doucement mais sûrement, c’est le plan !

Dans les clubs ou plutôt dans les festivals ? 

Ça dépend, si l’offre est là et que ça fait sens alors évidemment j’adorerais le faire. Mais d’abord les clubs car c’est plus accessible.

Tu vas jouer un All night long au Fuse à la fin du mois, ce sera une première ? 

Oui c’est la première fois !

Comment prévois-tu de jouer un si long set (NDLR : 8h de show, de 23h à 7h) ? 

Effectivement bonne question, je n’ai pas encore tout prévu, j’ai déjà joué quelques sets d’ouverture au Fuse de 22h à minuit, c’est assez tôt. J’ai adoré cette expérience, c’est un autre aspect de la techno, tu commences à jouer très doucement. Là ça va être un set de 8h donc je ne sais pas trop comment faire, mais c’est à peu près clair dans ma tête… Des fois tu dois intensifier puis ensuite redescendre pour donner un peu de temps au public pour respirer, tu ne peux pas y aller « BAM » et les prendre d’un coup pour 8h. Donc je ne sais pas, je pense que ce sera un voyage de 122 jusqu’à 134 BPM.

D’accord, donc tu vas jouer sur le rythme ? 

Je pense que c’est une bonne idée, mais je ne me dis pas que je vais forcément commencer à 122 et finir à 134, je vais plutôt faire des aller retour dans les BPM.

Certains DJs sont meilleurs en production, d’autres en mix… tu es douée pour les deux ! Comment tu arrives à combiner ces deux univers ? 

Comme dans une vie normale : les weekends je joue et la semaine je rentre à la maison et je m’assoie dans le studio. En avril je n’ai pas trop produit car je voyageais beaucoup, mais maintenant j’ai envie de finir 10 morceaux pour la fin juin car je vais en Angleterre pour les mixer, donc maintenant c’est un challenge à relever. En mai je serai à la maison la semaine c’est cool, ça ne m’était pas arrivé depuis un moment j’étais beaucoup en voyage, ça m’a manqué et maintenant c’est dur de s’y remettre. J’ai fais quelques morceaux que j’ai directement supprimé, c’est comme si je redécouvrais tout d’un coup, mais c’est vraiment cool !

Quand tu produis un morceau tu penses à comment tu vas l’insérer dans tes sets ? 

Ça dépend, j’utilise souvent un morceau de référence, par exemple quand j’entend un super morceau de Ben Klock j’essaie de penser à comment il fait la structure, comment il gère les effets… Ce dépend de l’humeur dans laquelle je suis, et du morceau de référence que j’utilise. Parfois c’est plus lent, autour de 122 BPM. D’habitude je ne joue pas ce genre de morceaux en club à moins que ce soit pour un opening ou un all night long, c’est un peu trop lent pour ce que je fais, mais c’est quand même intéressant de produire des trucs différents et de ne pas se limiter à juste un type de techno.

As-tu quelque chose à partager avec nous ? Quelque chose qui arrive bientôt ? 

Un nouvel EP est en route sur Sleaze Record pour le 26 juin, et un remix de Turbo Recordings le 16 juin. Je vais jouer quelques nouveaux morceaux ce soir également. Sinon tout va bien, j’ai hâte pour la saison des festivals. C’est vraiment des moments excitants je suis très heureuse, des amis jouent beaucoup en France et je suis content de voir comment ça grandit ici c’est vraiment cool !

Traduit de l’anglais par l’auteur.

Photo : Maxime Chermat