Les festivals français traversent une période pour le moins difficile entre baisse des subventions, annulations pour cause d’État d’Urgence et déploiement toujours plus conséquent des forces de l’ordre, désormais à la charge des organisateurs. C’est sur ce dernier point particulièrement sensible que portait la conférence « État d’Urgence pour la musique électronique : l’impact des nouvelles politiques de sécurité publique sur les festivals » qui se déroulait mercredi 20 septembre dans le cadre de la Paris Electronic Week.

Pour en débattre, des invités de marques étaient conviés autour de la table, tous concernés de près par le sujet du jour : Jack Lang (Ancien Ministre de la Culture, célèbre entre autre pour l’institutionnalisation de la fête de la musique et de la TechnoParade), Aurélien Dubois (Président de l’agence Surprize qui pilote la Concrète et le Weather Festival), Tommy Vaudecrane (Président de Technopol, association au service de la culture électronique, qui organise la TechnoParade), Samuel Raymond (Directeur de Freeform, association de réduction des risques liés à la pratique de la fête libre) et Matthieu Guerre-Berthelot (organisateur du festival Astropolis).

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Photo : Conférence à la Gaîté Lyrique dans le cadre de la PEW (auteur)

Des mesures de sécurité qui fragilisent les petits acteurs

Jack Lang introduit le débat sans langue de bois en dénonçant le surcoût que représentent les mesures de sécurité dans le cadre de l’Etat d’Urgence et rappelle le danger qu’elles font courir à l’art et la culture. Il se fait porte parole des petits organisateurs de la musique électronique qui ne peuvent plus assumer des frais de sécurité qui deviennent de plus en plus exorbitants, et souligne que ces mesures favorisent déloyalement les plus grosses firmes, dotées de plus grosses capacités d’investissement, au détriment des petites et moyennes organisations qui courent à leurs pertes : « que ce soit dans l’art ou ailleurs, la concentration n’a rien de bon » avertit celui qui dénonce depuis toujours la place des multinationales dans la culture.

Des factures sâlées et injustes

Depuis la publication d’un décret en 2010, le déploiement des forces de l’ordre sur un évènement peut être facturé à l’organisateur. A la base destiné aux grands évènements (matchs de football…), cette mesure est depuis l’Etat d’Urgence de plus en plus appliquée aux petits festivals, notamment électro. On apprend ainsi qu’une facture de 17 000€ avait été envoyé au Festival Astropolis pour le déploiement des gendarmes mobiles (restés dans leur camion), le festival devant également se charger de les couvrir avec sa propre assurance. Pire, Tommy Vaudecrane, organisateur du festival Area217 (finalement annulé sous décision préfectorale seulement quelques jours avant son déroulement) a reçu une facture de sécurité avoisinant les 200 000€ comprenant notamment l’installation de 400 m² de postes de commandement (pour les salles de surveillance, de fouille, d’interrogatoire…), l’organisation d’une simulation d’attaque à la kalachnikov ainsi qu’une formation par le GIGN. « Si on ne paie pas, ils ne nous autorisent pas » résume-t-il, écoeuré. On se demande alors pourquoi ce sont les organisateurs qui doivent assumer seuls ces frais alors que « les banques, elles, ne paient pas la police pour être protégées » compare Samuel Raymond. Selon lui, cette « privatisation des forces de l’ordre » « pose une vraie question de société » : « après les attentats du Bataclan, de Nice, où effectivement ce sont des évènements culturels et festifs qui sont visés par des gens qui s’attaquent à ces symboles, c’est à ces symboles qu’on demande de faire des efforts, de se contraindre de se restreindre ».

Des coûts incompréhensibles et une sécurité en question

Au delà des prix exorbitants qu’ils doivent désormais assumer, les organisateurs reprochent l’absence de logique liée à la facturation des services des forces de l’ordre ainsi que l’absence de grille tarifaire claire. Ainsi, les organisateurs du festival Astropolis ont réussi à « négocier » leur facture de 17 000€ pour la faire descendre à 5 000€. Samuel Raymond, déplore également les inégalités de facturation : il prend l’exemple de la Bretagne dont les évènements reçoivent quasi systématiquement ces « devis » de la préfecture, alors que les événements de la région Pays de la Loire, pourtant voisine, n’ont jamais eu a payer. Il renchérit en nous montrant les factures reçues par les organisateurs d’une free party censée accueillir 2 000 personnes : une première version prévoyait le déploiement de 25 gendarmes pendant 24h pour un total chiffré à plus de 12 000€ (tout est compté, du repas aux pleins d’essence), alors qu’une seconde version, allégée suite au refus des organisateurs, ne prévoyait plus que 10 gendarmes pendant 6h. On peut alors remettre en question le sérieux de la méthodologie employée par les pouvoir publics pour calculer le déploiement des forces de l’ordre, et douter tout autant de l’efficacité réelle de ces dispositions. Ce calcul aléatoire rend totalement imprévisible le montant de la facture, alors qu’un organisateur doit boucler le plan de financement 6 mois avant l’événement. Selon Samuel Raymond, « cela risque de pousser les [organisateurs] vers l’illégalité et la clandestinité » et ainsi créer des évènements où les forces de l’ordre seront absentes… Un comble pour des mesures censées augmenter la protection des visiteurs.

 

Pour aller plus loin :

Article publié dans Libération 

Tribune publiée dans Le Monde (abonnés)

Photo à la une : AFP/Archives / GUILLAUME SOUVANT