D’un côté de la scène un des pionniers de la techno, Jeff Mills, de l’autre une figure du jazz moderne, Emile Parisien. Comment ces deux amoureux de musique en sont-ils venus à partager la scène à l’acoustique parfaite du magnifique Auditorium de Bordeaux ? Retour sur cette rencontre improbable et immanquable.

La rencontre de deux figures de la musique…

Tout commençait en septembre 2016, à l’occasion du lancement de la série VARIATIONS lancée par le magazine de France TV « Culturebox » en partenariat avec les sociétés de prod Soudoreille et La Compagnie des Indes. Cette série avait pour objectif de créer un duo entre un producteur/DJ et un musicien acoustique, leur performance était ensuite diffusée sur la plate-forme en ligne. Le premier épisode était donc le fruit de la rencontre entre le DJ de Détroit et le saxophoniste français. Mais quelle mouche a piqué les producteurs pour inviter ces deux musiciens aux styles si différents ?

Cette mouche s’appelle John Coltrane, saxophoniste révolutionnaire des années 50 considéré comme le plus influent de l’histoire du jazz. Dans l’émission, le duo était invité à produire un instant musical inédit à partir d’une œuvre préexistante, en l’occurence celle du jazzman de Caroline du Nord. « L’angle d’approche qui est apparu est celui de la musique de transe. John Coltrane a atteint cette dimension, et elle correspond parfaitement aux musiques électroniques, qui vont également dans ce sens » explique Emile Parisien dans une interview pour Trax Magazine.

Une rencontre pas si improbable donc, autour de cet artiste qui a toujours chercher à dépasser la technique, les sonorités et les styles… comme le permet la souplesse de la musique électronique. Un mélange de styles qui donne naissance à un nouveau genre « ultime », comme le souligne Jeff Mills : « je crois que lorsque l’on combine le meilleur de ces deux genres, jazz et musiques électroniques, on obtient une combinaison réellement… superbe. […] A cet égard, c’est presque un genre ultime, parce que ces deux musiques sont vraiment conçues pour travailler sur le mental de celui qui écoute ».

…pour un live unique

Le résultat de la rencontre entre les trois deux hommes avait quelque chose d’unique, d’exceptionnel. Pourtant, Jeff Mills nous a déjà impressionné avec des lives accompagnés des orchestres symphoniques de Montpellier (vidéo ci-dessous), de Lyon ou encore de Toulouse pour ne citer que les exemples français.

 

Mais la magie du duo avec Emile Parisien venait de l’improvisation, essence du jazz,  faite par les deux hommes sur scène. Si ils se sont rencontrés en studio avant, il s’agissait davantage d’une discussion que d’une répétition : « on a loué un studio pendant trois heures, on a sorti nos machines, on a joué 10 minutes et le reste du temps, on l’a passé dans une discussion intense sur la façon dont on allait se rencontrer musicalement, par quel bout on allait aborder Coltrane » se souvient le français.

Les bases de la performances sont posées par Jeff Mills à l’aide de samples de Coltrane dé-tunés, puis en traitant ces sons et celui du saxophone en live comme le précise Emile Parisien : « cette base musicale est un point de départ à partir duquel se construit notre rencontre et la rencontre de nos instrument ». Pour ce nouveau show, il a tenu à ce que Jeff Mills utilise sa fameuse TR-909 (cf photo) ce qui n’était pas le cas lors de leur première rencontre. Le live de samedi était ainsi bien plus énergique que celui enregistré en 2016, pour le plus grand bonheur des fans d’électronique.

fullsizeoutput_400Le set up de Jeff Mills : une boîte à rythme TR-909 (l’autre n’était pas utilisée), un séquenceur Acidlab Bassline 3, un clavier Korg Monologue, deux CDJ 2000 Nexus le tout relié à une table de mixage Pioneer DJM 1000 (indispensable pour ses 6 voies). N’apparaît pas sur la photo le tambourin à 16 cymbalettes utilisé avec un micro.

Deux moments forts ont rythmé la soirée : d’abord le solo d’Emile Parisien survenu au bout d’une heure alors que Jeff Mills supprimait progressivement les « snare » et autres « clap » qui l’accompagnaient. Le saxophoniste a totalement lâché prise et semblait envouté par sa musique, bondissant et sautillant sous le regard de marbre de son homologue. On comprend mieux la « transe » qu’il évoquait.

Second temps fort lorsque Jeff Mills fini par lâcher un kick puissant, après les salutations au public alors qu’on pensait le show terminé. Se lance alors une ultime performance en parfaite harmonie, pleine de complicité et de spontanéité : sans aucun doute la plus aboutie de la soirée.

Une suite ?

Dans l’interview donné a Sud-Ouest, Jeff Mills laisse penser que leur collaboration pourrait mener à une suite : « il y a là quelque chose d’unique qu’on est en train de découvrir, et ça pourrait nous amener à un projet bien spécial. Pour le moment, notre collaboration tourne uniquement autour de Coltrane mais on parle régulièrement de ce qu’on peut creuser ensemble. Je pense que ça va se développer avec le temps. »

En attendant on l’espère, que ce projet se développe, vous pouvez les retrouver sur scène le 16 février prochain à Créteil à l’occasion du festival Sons d’Hiver, pour une performance accompagnée du chanteur soul Carl Hancock Rux. Infos ici.

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Photo : auteur

 

Un grand merci à l’Auditorium de Bordeaux pour leur accueil. 

 

Sources :

Trax Magazine : « Quand Jeff Mills joue du Coltrane avec le saxophoniste Emile Parisien »

Trax Magazine : « Jouer du jazz avec Jeff Mills : le saxophoniste Emile Parisien raconte leur passionnant duo »

Sud-Ouest (abonnés) : « Interview. Bordeaux : Jeff Mills et Emile Parisien rendent hommage à John Coltrane samedi »

-Photo à la une : Sandrine Chatelier