Les Nuits Sonores, festival majeur du paysage électronique européen, revenait à Lyon du 6 au 13 mai pour une 16ème édition exceptionnellement longue permise par un calendrier généreux (deux jours étant fériés dans la semaine).

Le festival qui s’affirme comme un « laboratoire culturel, artistique et urbain » proposait une programmation sortant du cadre avec 200 artistes représentant d’abord une large part de l’éventail électronique (Jennifer Cardini, Kerri Chandler, Floating Point, Helena Hauff, DJ Stingray, Rone, Bicep…) mais aussi du hip-hop (Caballero et Jeanjass, La Smala et Action Bronson) et même du jazz avec le concert exceptionnel de Kamasi Washington.

Le format du festival reste lui inchangé avec une multitude de lieux et d’horaires permettant son ouverture à un large public :  Jours, Nuits, Extras gratuits, concert dans l’Auditorium de Lyon, « Circuit » organisé le jeudi soir dans 17 lieux culturels lyonnais, conférences et débats…

Après 7 jours de fête menés tambour battant aux quatre coins de la ville, nous vous livrons notre expérience de ce qui pourrait bien être le meilleur atout électronique français.

Des Days qui mettent le feu aux poudres

Dernier vestige de l’époque industrielle des années 30 du quartier des Docks, l’ancienne usine de sucre accueillait les « Days » des Nuits (sisi !) dans trois salles et sur deux niveaux. La programmation des quatre journées a été confiée à quatre « curateurs » qui ont tous respecté d’eux-même la parité homme/femme. On a ainsi pu voir les ami.e.s et influences artistiques de Jennifer Cardini, Daniel Avery, Four Tet et Paula Temple sur les trois scènes du complexe de la Sucrière.

L’Esplanade (Brice Robert)

Le Day 1 a été marqué par le set de D.A.F. et le B2B entre Cardini et Job Jobse, mais c’est le closing de Maceo Plex qui nous a le plus transcendé. Comme d’un commun accord avec la nuit tombante, il nous servit un set techno à la fois dark et dansant avec des morceaux comme « Humanity » de Mike Ferreira ou encore son énorme remix jamais sorti de « Blade Runner » de Remake.

Nous retiendrons des autres jours le live de Four Tet sur synthétiseur modulaire analogique, sans lumière ni autre artifice pour sublimer sa performance. Autre temps fort de la semaine, le set de 4h de Kink pour le Closing Day avec ses sonorités house qu’il fit jaillir de ses dix doigts sous les yeux d’un public déchaîné (voir annexe 1). Il ne lui fallut d’ailleurs pas longtemps pour remplir la jauge du Sucre et allonger la file d’attente au niveau du seul escalier d’accès.

Enfin, comment ne pas évoquer la double apparition du co-parrain des lieux, Laurent Garnier, qui enflamma d’abord le dancefloor en compagnie de Seth Troxler (The Black Madonna initialement prévue étant malade), puis se chargea de fermer définitivement l’édition 2018 sur le titre « Poney Part. 1 » de son acolyte Vitalic en remerciant « mille fois » la foule l’acclamant. Un set évidemment maîtrisé à la perfection, mais surtout une impression de home coming pour celui qui est présent au festival depuis sa première édition en 2003. Signe de son aisance à la maison, le français est resté pour mixer à l’after des bénévoles jusque 4h du matin alors que les festivaliers avaient quitté les lieux depuis 22h. Un closing en off sur le titre « Porcherie » de Berurier Noir contenant la fameuse tirade « La jeunesse emmerde le Front National », choix des plus pertinent pour cette fermeture intimiste entourée de jeunes bénévoles.

La salle 1930 (Brice Robert)

Au niveau de l’expérience festivalier, on a beaucoup apprécié la facilité de circulation et la quasi absence d’attente aux bars. Par contre, le cashless censé faciliter la vie aura fait beaucoup de mécontents : une fois l’attente de la fouille passée, il fallait refaire la queue pour retirer sa carte cashless. Pourquoi ne pas plutôt la donner au moment du scan des billets comme cela se fait ailleurs ? Une piste à creuser par l’orga pour éviter de longues minutes perdues. Notons enfin le travail exceptionnel de l’association Aremacs qui a permis une gestion des déchets exemplaire sur le site de jour comme celui des nuits.

Des Nuits béton

Cap vers les Anciennes Usines Fagor, un autre décor industriel, pour quatre nuits sonores placées sous le signe de la diversité musicale. La première du mercredi commença par mettre tout le monde d’accord avec ses 5 lives dans le majestueux Hall 1 : Trypheme, Chloé, Rone, Agents of Time et Maetrick, avec pour chaque performance une scénographie totalement changée. Soulignons également l’incroyable light show (à voir sur notre vidéo en annexe 2) permis par 12 immenses ponts placés sur les hauts plafonds et les côtés, le tout portant des centaines de lyres et stroboscopes.

Underground Kaoz dans le Hall 1 (Laurie Diaz)

Ce même soir, le hall 3 rassemblait les nouveaux icônes du rap belge avec Caballero & JeanJass venus présenter en exclusivité leur show High et Fine Herbes avec deux immenses joins et une Cadillac en guise de scénographie. Avant leur apparition, c’est leurs compères de La Smala, groupe de jeune rappeurs bruxellois issus de différents collectifs, qui faisaient bondir la salle pleine. Une grande réussite donc pour ce mélange électro/hip-hop qui s’expérimente de plus en plus en festival.

Le Hall 3 (Brice Robert)

Le vendredi soir accueillait le très attendu B2B entre le français Jeremy Underground et son mentor Kerri Chandler sous leur bannière Underground Kaoz. Le sélector parisien n’en est pas à sa première avec celui qui est reconnu comme l’un des fondateurs de la house, le duo avait déjà fait beaucoup parlé lors de leur Boiler Room londonienne (voir annexe). Pendant ce temps, c’est AZF qui secouait le Hall 2 avec un set hardcore qui rempli la salle en l’espace de deux minutes (voir notre extrait en annexe).

Le Hall 2 (Brice Robert)

Line-up plus expérimental au programme de la dernière soirée, avec notamment les nord-africains de Ammar 808 & The Maghreb United invités pour démontrer « l’émancipation des musiques arabes vers les musiques électroniques ». Dans le Hall 3 c’est les Los Wembler’s De Iquitos, pionniers de la cumbria péruvienne, qui ajoutaient une touche sud américaine au tableau déjà exotique de cette nuit. Mais surtout, la performance qui aura marqué cette dernière nuit et plus largement cette édition 2018 des Nuits Sonores est sans doute le double show de Camion Bazar, arrivé pour ouvrir cette dernière nuit puis de retour pour la refermer. Leur set mêlant mix, sampling, batterie et performance « théâtrale » sur scène a fait chavirer le troisième hall comme le montre leur vidéo prise depuis la scène (cf annexe).

Niveau confort, on a apprécié la présence d’un nouveau hall entièrement dédié au chill : certainement une des bonnes conséquences de l’application du fameux décret du 7 août 2017 qui impose un espace réservé au repos auditif. On a beaucoup moins apprécié l’absence de points d’eau faciles d’accès ou encore l’emplacement des toilettes, placées dans un cul de sac étroit où l’attente dépassait les 30 mn notamment pour les femmes. La qualité du son était quant à elle excellente, même si il fallait parfois se placer stratégiquement pour éviter la réverbération (fond du hall 2) ou la baisse de volume (fond du hall 1). Enfin, la présence d’écrans publicitaires au bar gâchait quelque peu l’immersion dans le hall 1.

Des Extras par ordinaires

Ne les appeler surtout pas « Off » ! Les Extras des Nuits sonores regroupent 41 évènements gratuits partout dans la ville en fil rouge du festival. Live dans une laverie, séance graffiti dans une école, open air sur une île, food market, exposition d’art, apéro-foot… le programme est vaste et varié et permet à tout un chacun de profiter du festival à la carte. C’est d’ailleurs dans ces évènement que nous avons rencontré le plus de famille, d’enfants, de locaux pas forcément amateurs d’électro, etc. : le pari d’attirer toujours plus de monde issus d’horizons différents semble donc gagné et on ne peut que s’en féliciter.

Extra à l’Ile Barbe (Laurie Diaz)

En plus de ces Extras organisés par des collectifs en partenariat avec le festival, la semaine des Nuits Sonores fait entrer Lyon en ébullition avec des fêtes lancées absolument partout et à toute heure. Parcourant la ville en vélo, nous avons croisé un after sous un pont du centre ville, un DJ set sur le trottoir, une fanfare sur les hauteurs de la vieille ville… L’expérience Nuit Sonores se propage à travers tout Lyon et donne le sentiment que la métropole entière est en fête. Une fête géante qu’on a déjà hâte de revivre.

Bonus photo : une semaine de fête du point de vue festivalier

Notre sélection de photos (auteur)

Annexe : liens externes

1- Notre extrait du live de Kink

2- Notre extrait du light show lors du live des Agents of Time

3- La Boiler Room de Kerri Chandler B2B Jeremy Underground

4- Notre extrait du set d’AZF

5- La vidéo de Camion Bazar prise depuis la scène